Avec les cartes de tarot en fil rouge, ce dernier volet de Lou Sonata, tendre et mélancolique, explore les errances du début de la vingtaine, entre nouveaux départs et aux revoirs. Un album onirique et teinté de nostalgie, qui referme brillamment la trilogie Sonata, en faisant toujours écho à la saga originelle.
Grandir avec elle
Lorsqu’on écrit sur une œuvre jeunesse, il est tentant de dégainer l’adjectif initiatique à tort et à travers, comme un mot fourre-tout. Pour Lou ! cependant, le terme semble couler de source. Revenir sur Lou ! c’est contempler 22 années d’existence d’une saga à l’écho générationnel.
C’est d’abord l’histoire d’un journal intime, qui paraît dans la revue Tchô, puis chez Glénat en 2004 : ainsi naît Lou, une drôle de petite fille qui vit seule avec sa mère et qui rêve d’amour, perchée du haut de son immeuble à espionner son voisin, Tristan. De 2005 à 2018 paraissent 7 autres volets, suivi, dès 2020, de la trilogie Lou Sonata qui conte les aventures d’une Lou à l’aube de l’âge adulte, loin de sa ville natale.

Avec humour et sensibilité, Lou déploie une galerie intergénérationnelle de personnages attachants qu’on se plaît à retrouver comme de vieux amis : la maman aux airs de vieille ado tête en l’air, Fulgor le petit frère déjanté, la grand-mère grognon et la joyeuse ribambelle de copains d’enfance. Volet après volet, on est témoin de leurs erreurs, on les suit dans leurs voyages, leurs projets, on les perd de vue pour parfois (mais pas toujours) les retrouver.
L’album, dont le dessin marque autant dans la rondeur du trait que dans la chaleur de sa palette de couleurs, devient un refuge familier. Plus que la simple chronique d’une quête de soi adolescente, Lou est une exploration de toutes les facettes, parfois douloureuses, d’une vie : la dépression, la monoparentalité, le deuil, les ruptures amoureuses, amicales, ou encore la spiritualité.
retour à la case départ
Là où le premier Lou Sonata est marqué par la déambulation et le déracinement de la vie étudiante, et le second par l’effervescence d’un festival de musique, ce troisième volet marque un retour aux sources. De retour dans sa ville natale, Lou voit resurgir son père et sa petite sœur, jusqu’alors absents de sa vie. Une irruption du passé qui intervient, ironiquement, à l’aube de son vingt-deuxième anniversaire. Lorsqu’on lui offre des cartes de tarot, Lou y voit le signe d’y chercher des réponses quant à son avenir, plus qu’incertain.
Il y a dans ce troisième album comme une saveur douce-amère. Lou est de retour chez à sa mère, à Mortebouse, là où tout a commencé. Elle est pourtant plus perdue que jamais, et interroge les cartes et les oracles sur le chemin à emprunter. Le retour aux sources est-il inévitablement un retour en arrière ?
« Encore un nouveau départ, un nouveau retour à la case départ… une case vide. Enfin, à moitié pleine, quand même, de mes souvenirs, de mes expériences, de mes échecs ?«
Citation de Lou Sonata 3, Julien Neel, ed. Glénat
Tendre et un brin mélancolique, Lou Sonata 3 s’autorise de nombreux clins d’œil, pas toujours nécessaires, à la saga originelle. Des sursauts de nostalgie qu’on lui pardonne, car l’album interroge avec justesse la question du passage du temps et de l’entrée dans l’âge adulte, mélange complexe d’au revoir et de nouveaux départs.

Oracle, es-tu là ?
Dans les cases de bande dessinée, tout comme en dehors, tout n’est pas fait pour être résolu. Les cartes de tarot et les oracles, fils rouges de ce troisième tome, n’y changeront rien : il n’y aura ni révélation divine ni résolution miraculeuse. De tirage en tirage, des mauvais présages aux voyants de fête foraine, il faut se rendre à l’évidence : même lorsqu’ils disent vrai, les oracles n’éclairent pas l’avenir de Lou. Ils ne sont que les reflets de ses peurs et ses aspirations. Certains choix, qu’elle le veuille ou non, lui reviendront.
À l’image du reste de la trilogie Sonata, cet album ne cherche guère à élucider et se réserve le droit de contempler. Jamais moralisateur, Julien Neel ne cède pas à la sur-explication et s’emploie à maîtriser l’art des silences. Lou ! est aussi une affaire de non-dits, de scènes de vies qui se passent de commentaires. Si le personnage de Lou a atteint un statut d’icône, Sonata lui laisse volontiers ses zones d’ombres, sa mélancolie et ses hésitations.

Refermer la boucle
Si la fin du troisième mouvement étonne, c’est par son renversement des attentes : les derniers mots prononcés par Lou referment un arc narratif majeur, mais ils possèdent surtout un pouvoir émancipateur. Lou cesse d’être définie par les autres, de son amour irrésolu pour Tristan à son père, ou plutôt l’absence de celui-ci. On n’accorde pas non plus une importance démesurée à son choix – difficile, et sans doute temporaire – de voie professionnelle, angoisse typique de l’entrée dans la vingtaine.
Lou, si souvent observatrice hors du monde, existe enfin pour elle-même, signe que la saga a évolué avec son personnage. Ce qui commence banalement comme l’histoire d’une petite fille amoureuse décentre la romance et la validation masculine de sa narration pour devenir le récit de ses aventures en tant que jeune femme. Quelque part pendant ses 22 années d’existence, le journal intime de Lou a changé d’échelle, pour devenir un phénomène générationnel, témoin de l’époque de ses lecteurs et lectrices.
En refermant ce dernier Lou Sonata, on ne peut qu’être émus du chemin parcouru. Depuis 2004, la blondinette rêveuse a bien grandi, même si elle cherche toujours des réponses, qu’elle ne trouvera pas, hélas, dans les cartes.
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