Est-ce que tu connais Anne Lister ? Si tu as vu la série de HBO Gentleman Jack, oui. Et si tu as lu notre article sur Ann Walker, la femme qui a partagé la fin de sa vie, oui. Si non, tu devrais avoir maintenant compris qu’Anne Lister était lesbienne. Cette année après avoir conquis l’écran, Gentleman Jack conquiert la scène. La compagnie Northern Ballet a adapté sa vie et sa personnalité. Direction l’Angleterre, pour découvrir le “premier ballet lesbien” de l’histoire.
Mettre en danse des personnages queers
Quand on pense « ballet », il y a un ensemble de clichés qui vient en tête : les pirouettes, les sauts, les tutu. Et des rôles hyper genrés : la danseuse sur pointe, le danseur qui la porte dans les airs. Représenter des personnes queers, c’est jouer avec ces codes.
Sur scène, Anne Lister est habillée « à la masculine » : haut-de-forme, manteau, veston et canne. Ce qui renvoie aux tenues qu’elle portait dans la vraie vie et qui la faisaient remarquer. Gemma Coutts, qui l’incarne sur scène, ne porte pas les traditionnelles pointes, mais des chaussures de danse pour homme.
Et ça change tout : sa démarche, sa posture, ses mouvements. Tout en renvoyant encore à la réputation du personnage, propriétaire terrienne qui naviguait dans un monde masculin où elle devait se faire respecter malgré son genre. Plusieurs scènes dans le ballet renvoient à cette opposition entre Anne Lister et des hommes qui la méprisent, la rejettent.
Mais surtout, Gemma Coutts a dû apprendre à porter ses partenaires. De part sa formation et sa condition physique, il lui était difficile de faire des portées aussi haut que les danseurs masculins. Dans une scène de bal, les couples hétéros enchaînent les portés alors qu’Anne et Ann restent au sol, non moins connectées l’une à l’autre.
Les chorégraphies s’adaptent. Il y a des tableaux très sensuels dans le ballet. Plusieurs scènes intimes entre Anne et ses amantes où elles se rapprochent, se touchent et même s’embrassent. La sexualité des personnages n’est pas sous entendue ou laissée à l’interprétation des spectateurs.
Mais cette extrême tendresse se change parfois en fragilité. À la fin du premier acte, après une rupture amoureuse douloureuse, Anne Lister est battue par un groupe de danseurs hommes. Si sa sexualité n’est pas cachée, la difficulté de la vivre pleinement n’est pas édulcorée non plus.
genre et travestissment sur scène
Parmi les clichés sur le ballet, il y a le fameux “c’est un truc de fille”. Alors, il y a des garçons sur scène, mais ils sont en infériorité numérique.
Pourtant, pendant longtemps, c’était un art dominé par les hommes. Au 18e siècle, c’étaient eux les danseurs principaux – ils étaient sur pointe même si la technique n’était pas la même qu’aujourd’hui. Les femmes n’étaient pas inexistantes et il y a même des grands noms.
Or, si les hommes étaient plus nombreux, ils se retrouvaient à incarner des rôles… de femme. Une situation similaire au théâtre où pendant longtemps les femmes n’avaient pas le droit de monter sur scène. Au 19e siècle, les rôles s’inversent : les femmes deviennent plus nombreuses dans les ballets et se trouvent elles aussi à devoir jouer des rôles d’hommes.

Donc la scène et le travestissement, c’est une longue histoire. Voir Anne Lister habillée en homme, c’est rendre hommage à qui elle était et dialoguer avec une tradition scénique.
Cependant, il ne faut pas voir au 19e siècle un acte politique ou une revendication dans le travestissement sur scène. Oui, des femmes jouaient des rôles masculins, mais surtout des jeunes hommes ou des adolescents. Donc, pas de position de pouvoir et des personnages qui renvoient à leur propre statut de « mineur civil », éternellement soumise à une tutelle masculine.
De leur côté, les hommes ne se travestissaient en femme que pour se moquer d’elles – un acte de misogyne qu’on retrouve encore aujourd’hui. Ces travestissements, distinct de ceux des scènes drag queen/king naissantes, sont loin d’être une transgression de l’ordre social.

Si on revient du côté du ballet, la queerness se trouve aussi en coulisse. Par exemple, tu savais que le grand Piotr Ilitch Tchaïkovski, le compositeur du Lac des Cygnes, était homosexuel ? Le Lac des Cygnes qui a d’ailleurs connu des interprétations gays. Dont une montée en France, en octobre 2025 à la Seine Musicale : celle du chorégraphe Matthew Borne, Swan Lake où les cygnes sont dansés non pas par des femmes, mais par des hommes.
Le premier ballet lesbien ?
Et des interprétations lesbiennes ? Entre Odette, le cygne blanc, et Odile, le cygne noir ? Aucune sur scène. Les recherches pour cet article mentionnent une scène dans un ballet de 1924 (Les Biches), un “pas de deux” dans Proust et un baiser dans un ballet sur Virginia Woolf. Mais une production entière ? Gentleman Jack est apparemment la première.
À la fin de la représentation, standing ovation. En tournant la tête, on observe les spectateurs « habituels » des ballets : âgé et à première vue, éloigné des sensibilités queers. Mais aussi deux femmes qui se tiennent la main, des drag queens, des créateurs de contenu queers qui postent le lendemain sur Tik Tok leur tenue. Un public qui est, lui, d’habitude éloigné de ce monde-là.
En plus de proposer une représentation inédite, Gentleman Jack amène un nouveau public au théâtre. Public qui a pu participer à la conception du ballet : un groupe de parole de lesbiennes et de femmes de queer de Leeds, la ville où est basée le Northern Ballet, a assisté à une répétition pour suggérer des modifications avec leur regard queer.
Depuis plusieurs années, les droits des personnes LGBTQIA+ sont menacés au Royaume-Uni – les personnes trans sont la communauté la plus visée. Une réalité qui n’est pas si éloignée de la nôtre en France, qu’il ne faut donc pas oublier et contre laquelle il faut lutter. Contre laquelle, il faut danser !
Image de couverture : Affiche du ballet Gentleman Jack par Guy Farrow avec les danseuses Gemma Coutts et Alessandra Bramantele pour le Northern Ballet.
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