Nain de jardin : L'histoire du FLNJ

Le « front de libération des nains de jardin » #1 : l’histoire d’une blague qui va trop loin

Il y a 30 ans, à Alençon, dans l’Orne, des jeunes s’ennuient. C’est la fin de l’année scolaire et il n’y a pas grand chose à faire. C’est dans ces moments que peuvent naitre les idées les plus innovantes, les plus créatives. À Alençon, cet ennui a amené une question : Et si on allait voler des nains de jardin ?.  C’est ainsi que naquit le FLNJ, le “ Front de Libération des nains de jardin”, et ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que rarement une blague a pris autant d’ampleur.

Alençon, le fief du FLNJ

Notre histoire commence en juin 1996 dans la ville d’Alençon, 28 000 habitants dans le département de l’Orne. Quelques jeunes se rassemblent alors régulièrement pour voler des nains de jardins. Le terme “voler” est en fait impropre, car il s’agit bien de “libérer” ces nains qui, selon eux, sont prisonniers d’une vie monotone dans les jardins pavillonnaires alençonnais.

Pour soutenir ces actions, une mythologie se créé, petit à petit : les nains de jardins sont prisonniers de leurs maîtres et ils ne veulent qu’une chose : retourner à leur habitat naturel, à savoir, la forêt. Ce n’est d’ailleurs pas le FLNJ qui le dit, mais bien les nains eux mêmes qui, dans une lettre adressée à leur propriétaire, annoncent qu’ils sont désolés mais qu’ils ont décidé de partir.

Photo d'une libération - Pyrénées Atlantiques - FNAB, canal du FLNJ
Photo d’une libération – Pyrénées Atlantiques – FNAB, canal du FLNJ, flnjfrance.com

Beaux joueurs, les membres du FLNJ indiquent aux propriétaires où se trouve leur nain. Celui-ci est donc retrouvé rapidement, dans la forêt, dans une mise en scène particulière : les nains ont été repeints en bleu afin de démontrer leur nouvelle indépendance et à côté, ont été déposés des vivres et de la bière pour que les nains aient de quoi tenir.

Des dizaines de nains sont ainsi libérés, puis retrouvés pendant l’été 1996. L’histoire aurait pu s’arrêter là et devenir une anecdote que les membres du FLNJ raconteraient, plus tard, à leurs enfants. 

Mais heureusement (ou hélas ?), la blague ne s’arrête pas là.

Quand la presse s’en mêle

Pour assimiler le retentissement de l’affaire, il faut comprendre qu’à la fin des années 90, il ne se passe pas grand chose, a fortiori quand on habite Alençon. Pour la presse, c’est une période creuse, il faut donc trouver des sujets qui peuvent intéresser.

Jean-Marc Seignier est, à ce moment là, journaliste à l’Orne Hebdo. Il entend parler de ce vol de nains à la gendarmerie et décide d’enquêter. Au bout de quelques mois, il entre en contact avec un des leaders du FLNJ qui lui explique tout. Il décide alors d’en faire un article, espérant que l’histoire amuse les gens.

Cela va aller bien au delà de ses espoirs. Dans les jours qui suivent, l’AFP (Agence France Presse) publie une dépêche. C’est le coup d’envoi d’une diffusion nationale dans tous les journaux papiers, les radios et à la télévision. L’histoire est ainsi reprise dans le Parisien le 9 janvier 1997.

Les membres du collectifs sont sollicités par les médias, des libérations sont filmées et diffusées :

Si l’AFP donne le top départ d’une diffusion nationale, c’est bien l’agence Reuters qui propulse la blague à travers le monde. Le nain de jardin, s’il est très populaire en France, est surtout culturellement lié aux cultures germaniques et anglophones. Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, Australie, ces pays ont été les premiers à imposer le nain dans leur jardin, et il revêt une place importante dans leur imaginaire. 

C’est aussi dans ces pays qu’on eu lieu les premiers vols de nains de jardin, avec notamment cette idée du “nain voyageur”. Ces vols étant traités par les tabloïd comme des fait divers amusants. On peut noter par exemple, cette australienne qui reçut, en 1986, ce message : “Chère maman, je ne supportais plus la solitude. Je suis parti faire le tour du monde. Ne t’inquiète pas, je reviens bientôt. Bisous, Bilbo” à la suite du vol de l’un de ses nains. Ou encore ce reportage de la BBC de 1977 qui scénarise les réactions de propriétaires d’un nain de jardin après un vol : 

Cette même BBC décide en 1997 de faire du FLNJ l’ouverture de son journal télévisé.

Entre 1996 et aujourd’hui, les journaux locaux ont toujours pris plaisir à reparler du FLNJ en évoquant des vols. Des vols qui se perpétuent encore récemment avec une ampleur moindre mais une motivation toujours présente comme le montre cette libération ayant eu lieu en 2023 au Vigen.

Le FLNJ : une initiative qui fait des émules

Le FLNJ est né en 1996 grâce à un petit groupe d’alençonnais ayant agi dans l’anonymat pendant seulement quelques mois. Pourtant, cette idée a fait des émules, beaucoup d’émules, partout, et longtemps.

En France, de nombreux groupes se sont revendiqués du FLNJ. Ce dernier est à la base une parodie du FLNC (Front de Libération National Corse), et c’est sur ce modèle que les différents groupes se forment. On parle alors de canaux, de secteurs, de commandos, d’action de libération.

Logo informel du FLNJ
Logo site flnjfrance.com

Le tout est structuré sur un site, le flnjfrance.com où chacun peut raconter son histoire de libération. Ce site tenait également à jour la liste des sections nationales du FLNJ. En tout, plus de 200 sections revendiquées à travers la France.

Les copycat ne se sont pas arrêtés aux frontières, puisque des centaines de groupes ont été dénombrés à travers le monde, se revendiquant tous du petit groupe alençonnais : Tuinkabouter Bevrijdings Front (TBF) en Hollande, le SH-FLNJ (Sección Hispánica del FLNJ), etc.

Quelques années après les débuts du FLNJ, Jean-Marc Seignier – qui a écrit le premier article – reçoit un appel. Il s’agit de la DGSE française qui vient lui poser des questions. Pourquoi ? Car l’agence française a reçu un signalement des services secrets belges : un groupe se revendiquant du FLNJ aurait tenté de s’en prendre au Manneken Piss.

Le FLNJ a eu des conséquences médiatiques, judiciaires, mais aussi culturelles… et c’est ce que nous découvrirons dans notre prochain article.

Pour en savoir plus : « Sur les traces du Front de libération des nains de jardin », Samedi 27 janvier 2018, www.radiofrance.fr


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