Né en 1976 à Beaune, Jean-Christophe Piot a adopté le Nord depuis 15 ans. Historien de formation, auteur et journaliste, il s’exprime dans divers médias.
Comment ai-je croisé ses mots ? Tout a commencé, encore une fois, sur le réseau de l’ancien oiseau bleu. Un soir de 2018, je lui ai fait dédicacer un de ses livres. Depuis, nous avons partagé plus de frites et de calembours que je n’oserai jamais l’avouer.
C’est dans son bureau qu’il a répondu à mes questions. Et ça fait quelque chose d’interviewer un journaliste…

raconte-nous une Histoire !
Auteur du podcast C’est plus compliqué que ça, Jean-Christophe Piot raconte l’Histoire comme nous ne l’avons jamais entendue. Il s’appuie avec rigueur sur de nombreuses sources, dont les plus récentes, car l’Histoire est une science : elle n’est jamais figée et est sans cesse réécrite.
« Après la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique, on a découvert toutes les archives soviétiques depuis 1917. Ça change littéralement notre vision : on avait perdu un œil, on était borgnes, là on a le deuxième œil et on voit la guerre mondiale telle que vue par les Russes et par les Soviétiques, ce n’est pas la même chose. »
Jean-Christophe Piot, pour Exprime

Comme les autres sciences, l’Histoire se fait en laboratoire : il faut croiser des données, questionner ce que l’on pensait vrai, mais cela ne suffit pas. Pour Jean-Christophe Piot – et les historien·nes en général –, l’Histoire se nourrit de l’interdisciplinarité.
« On ne comprend pas la Saint-Barthélemy si on n’a pas une approche d’anthropologue. Pour comprendre les guerres de religion, il faut comprendre ce qui se passe dans les têtes. Ce n’est pas le tout de savoir qui tue qui et quand : la question, c’est pourquoi. Et ça mobilise d’autres sciences que la pure histoire […] des archives départementales. »
Se fendre la poire à grands coups de H…
Dans Avec un grand H (Éditions Nova, 2018) ou dans la newsletter En marge qu’il coécrit avec Samuel Brémont, Jean-Christophe Piot explore des destins hors norme et des morceaux d’Histoire sur un ton résolument humoristique. On peut faire de la science en se marrant ?
« Le grand danger de l’Histoire, c’est d’être un peu désincarnée. C’est absolument nécessaire pour la produire en laboratoire. Mais avec En Marge, on fait de la vulgarisation. Il faut qu’on arrive à accrocher les gens, et l’humour est un hameçon. »
Certains sujets sont peu ragoutants, mais ce n’est jamais gratuit. Prenons la Grande Puanteur de Londres, pendant l’été caniculaire de 1858 : à force de recevoir tous les égouts de la ville et les déchets des abattoirs, la Tamise est devenue un cloaque à ciel ouvert. On se dirige vers une anecdote pipi-caca ? Pas uniquement…
« C’est difficile à croire aujourd’hui, mais il y avait des mouches partout, ça puait atrocement. […] À Westminster, on respirait aussi cet air-là : l’aristocratie s’est dit qu’il fallait peut-être utiliser des égouts, et ça a tout changé pour Londres. Cet été-là est drôle à raconter, mais ça dit aussi qu’il faut vraiment que ça cogne à la porte des puissants pour que les choses bougent et que l’urbanisme évolue. »

Dire les choses avec légèreté, mais sans les prendre à la légère, c’est un vrai talent !
Des histoires pour les enfants de 7 à 77 ans
Jean-Christophe Piot a publié des albums pour la jeunesse, autour des dieux de l’Égypte, des monstres mythologiques ou encore des dieux nordiques. Vulgariser, c’est simplifier, mais aussi rectifier des clichés tenaces.
« Derrière le récit de Thor ou d’Odin, on peut glisser aux gamins que les casques à cornes, ce n’est qu’une image : une image très belle, mais surtout très fausse. On peut glisser que “drakkar”, ça veut dire “dragon”, que ce mot n’est pas du tout médiéval et vient beaucoup plus tard. Ça permet de dire le vrai nom des bateaux. Ce n’est pas grave, tout le monde parle de drakkars, mais il faut qu’on sache de quoi on parle. »
roman national et ostéopathie, même combat : on ne manipule pas n’importe comment !
Utiliser l’Histoire : comment les politiques manipulent le passé (Hugo Doc, 2026) explore des sujets historiques déformés pour nourrir le roman national. Et cette histoire-là, Jean-Christophe s’y oppose fermement.
« Quand on fait du roman national, on confie à l’Histoire un rôle qui ne devrait absolument pas être le sien, un rôle de mobilisation patriotique.

C’est absolument intolérable et ça porte un nom : ça s’appelle de la propagande. […] Se prétendre amoureux de l’Histoire, prétendre apprécier et s’y connaître en Histoire, mais mobiliser le roman national, c’est une contradiction dans les termes.
Vous n’aimez pas l’Histoire, vous aimez les histoires, celles que vous vous inventez, celles qui vous permettent de justifier ce que vous êtes : en général des personnes réactionnaires, des “Français de souche”, etc. »
Aucun bord politique n’est innocent de cette pratique. Il existe un roman national de gauche, mais c’est celui produit par la droite et l’extrême droite qui domine, voire sature les médias. Quelques exemples parmi les plus connus :
- Charles Martel a repoussé les Arabes à Poitiers (c’est vraiment plus compliqué que ça…) ;
- La France en tant que nation existe depuis Clovis (non, et pour tellement de raisons !) ;
- L’Empire romain s’est effondré parce que les chevaux ne portaient pas de fers (ah, le fameux fantasme de la cause unique !).
« Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les politiques de parler d’Histoire ; il s’agit de leur rappeler qu’ils n’en ont ni la maîtrise ni le monopole. »
(p. 14, Utiliser l’Histoire)
EXPRIME, ça lui fait penser à quoi ?
La réponse de Jean-Christophe est parfaite, juge par toi-même !
« Exprimer, c’est dire quelque chose. Étant donné qu’on se prépare à des années où je ne sais pas si ça va être aussi simple de dire ce qu’on a envie de dire, c’est important. »

On n’a pas fini de se raconter des histoires
L’ami Jean-Christophe a quelque chose du matou roublard, avec plus d’un tour dans son sac. Il est sérieux sans se prendre au sérieux, au milieu de son joyeux bazar de feuillets et de bouquins, parfaitement organisé selon l’intéressé. Pour le retrouver au quotidien, tu peux le suivre sur Bluesky ou sur LinkedIn. Il dédicace son livre le 25 juin à la librairie Traits d’union, à Lyon.
Et toi, as-tu lu des textes de Jean-Christophe Piot ?
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