Lille et son histoire de géants est revisitées à Lasécu, l’espace d’art contemporain basé à Lille – Fives, dans une exposition qui retrace le travail de l’association Les Géants du Nord. Une exposition pas comme les autres. Une exposition nommée Transfiguration(s).
Ce que les géant nous disent
À l’aune d’une révolution technologique qui menace l’empreinte humaine dans de nombreux domaines, le travail de la main est mis à l’honneur à Lasécu, l’espace d’art contemporain basé à Lille – Fives. C’est à travers une installation de Fiona Dhorte que nous plongeons dans l’univers d’une tradition vieille de 16 siècles, portée aujourd’hui et chaque année par l’association les Géants du Nord. La proposition artistique de Fiona Dhorte nous révèle les coulisses de cette association à l’origine de la manufacture des costumes de géants qui déambulent pendant les différents carnavals de la région.
Sur quelques photos, on y voit des géants squelettes à l’air, allongés par terre, parfois en pièces. Surtout, on les voit se dresser haut et grand sur les épaules d’un tout petit être humain. Ce sont bien leurs petites épaules qui, lors de parades harassantes et agitées, portent le poids de nos géants.

C’est une drôle d’inversion que cette parade. Pendant ce laps de temps, cette parenthèse festive, les rôles dans l’histoire s’inversent. En effet, les membres de l’association les Géants du Nord travaillent littéralement à porter le poids de l’histoire de 16 siècles sur leurs propres épaules. C’est là toute l’inversion, car d’ordinaire c’est bien nôtre rôle que celui de s’appuyer sur les épaules des géants. Pour mieux voir, voir plus loin on ne cesse de partir de ce qui est déjà fait, déjà acquis.
Chacune des choses que nous tenons pour évidente est avant tout le résultat d’un long travail d’observations, de doutes, d’argumentations, en plus du chemin pour parvenir jusqu’à nous. Si bien que plus personne n’ose remettre en cause le fait que les nuages sont en réalité de l’eau, que les abeilles ont leur reine ou qu’il est préférable de trier ses déchets. Il faut imaginer que toutes ces choses ont d’abord été découvertes avant d’être comprises et transmises jusqu’à nous.
Nous bénéficions constamment de ce que d’autres ont portés à notre connaissance : c’est précisément ce que nous avons à dispositions qui nous pousse vers ce que nous ferons.
Mais alors, que ferons-nous ?
Avant de répondre à cette question, il convient de faire preuve autant d’honnêteté que de lucidité. Lorsque nous creusons au pied de l’arbre de ce que nous aimons appeler le « moi », lorsque nous en dévoilons les racines, les ramifications souterraines sont incroyablement plus vastes que nous n’osons le croire.
Autrement dit, que signifie le petit fruit de notre « moi » quand nous savons pertinemment qu’il tient ses origines de profondeurs dont nous pouvons seulement deviner la mesure ? Ce fruit, bien qu’il émane de nous, aura toujours un petit peu le goût d’un arrière-gout, d’un arrière-gout, d’un arrière-gout, d’un arrière-gout, etc.
En bref, du plus petit geste à la simple lettre de cette phrase, rien ne nous appartient tout à fait. Chaque élément qui compose notre champ social, biologique, linguistique, architectural, conceptuel, etc, est à la fois un lègue et un emprunt. Nous ne sommes que très peu les véritables auteurs de ce que nous faisons ou disons. Au mieux, nous ne sommes que de très bons copieurs.
Ce qui rend « l’idée original » à la fois si précieuse, suspecte et si désirable. Est vertigineuse la stupeur que de se rendre compte que l’on peut baser toute sa vie sur des idées qui ne sont même pas les nôtres.

Ceci étant, est-ce que cela vaut-il vraiment le coup de vouloir être absolument original ? Pas sûr. Il est parfois pratique voire nécessaire de prendre pour argent comptant ce qui se dit ou se fait. Au risque de perdre toute sa vie à vouloir vérifier tout ce que s’il dit ou se fait. Le doute à outrance peut être contreproductif sinon malsain, néanmoins le doute raisonnable, lui, peut être bénéfique.
Revenons à notre question : mais alors, que ferons-nous ? Nous pouvons commencer par douter (raisonnablement). Chercher, à cultiver notre curiosité. Partager, ce que nous découvrons. Et ainsi de suite, sans oublier de se reposer.
(Naturellement, il est conseillé de douter de ce que soutient cet article, à condition de ne pas sombrer dans les affres de la spéculation sans bornes.)
Plus facile à dire qu’à faire, n’est-ce pas ?
Probablement car derrière cette modeste méthode de recherche vers la connaissance, se cache l’immense conquête de notre identité, l’exploration d’un territoire toujours mouvant et incertain. À vouloir accéder à ce que nous aimerions considérer comme fondamentalement vrai, acté, adopté définitivement, sans aucun espèce de recours possible, c’est la toile de fond de notre être que nous tentons de toucher du doigt. Être convaincu que les framboises sont des baies et non des fruits ou que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse est loin d’être anodin, cela s’inscrit dans une tradition du savoir populaire et savante qui nous situe dans notre temps et notre environnement, offre une forme de stabilité intellectuelle et donne un meilleur espace à d’autres interrogations plus intimes.

Toutefois, gardons à l’esprit que pour toutes disciplines confondues, après toutes les recherches possibles et imaginables, au bout du compte, il faudra très probablement se rendre à l’évidence et se contenter d’un « c’est comme ça ».
L’exposition Transfiguration(s) est visible à Lasécu, rue Bourjembois, Lille, jusqu’au 4 avril.
Image de couverture : photo tirée de l’exposition Transfiguration(s), Lasécu, Lille. Artiste-Photographe : Yannick Cormier
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