La castration est une pratique ancestrale présente dans de nombreuses sociétés. S’il s’agissait généralement d’une mutilation punitive, elle pouvait également contribuer à l’ascension sociale de l’émasculé. C’était notamment le cas des eunuques, dans la Chine impériale, ou des castrats, dans l’Italie baroque.
l’APPARiTION DES PREMIERS CASTRATS en Europe
Les premiers castrats sont apparus en Europe au milieu du XVIe siècle. Leur origine est aujourd’hui encore sujette à débat. Il est possible qu’ils soient venus d’Orient, au cours d’échanges avec l’Asie, ou de la péninsule ibérique suite à l’occupation arabe.
Réputés pour leurs voix cristallines, ces premiers représentants cheminèrent à travers le continent, divertissants les cours princières ou psalmodiant au sein de chorales ecclésiastiques, jusqu’à atteindre Rome à la fin du XVIe.
À l’époque, le Vatican est face à un dilemme. Afin que les louanges puissent s’élever vers ciel et, de ce fait, vers le Seigneur, les hymnes religieux doivent obligatoirement appartenir au registre des aigus. Or, l’Eglise catholique a interdit aux femmes de chanter en public (Saint Paul : « que les femmes gardent le silence dans les assemblées, car elles n’ont pas la permission de parler (…) il est malaisant pour une femme de parler dans l’Eglise »). Au XVIe siècle, ces chants sont donc pratiqués par de jeunes garçons ou par des falsettistes. Deux solutions de substitution précaires et imparfaites.
Les castrats tombent alors à pic ! Avec leur timbre clair et leur puissance vocale, ils sont la parfaite réponse à cette pénurie féminine. Seul bémol, la castration est, elle aussi, formellement interdite par l’Eglise. Les émasculés doivent donc exercer incognito.
Ce n’est qu’en 1589 qu’une bulle papale autorise officiellement la présence « d’eunuques » parmi les choristes de la Basilique Saint-Pierre de Rome. Dix ans plus tard, le pape Clément VIII remplace les falsettistes de la chapelle Sixtine par des castrats, promulguant ainsi une tolérance générale à leur professionnalisation.
Cet engouement va rapidement se propager à travers l’Italie. L’usage et la « fabrication » des castrats sera par la suite approuvée et justifiée par divers figures religieuses.
« La voix est une qualité plus précieuse que la virilité puisque c’est par la voix et le raisonnement que l’homme se distingue des animaux. Si donc, pour embellir la voix, il est nécessaire de supprimer la virilité, on peut le faire sans impiété. Or les voix de soprani sont tellement nécessaire pour chanter les louanges de Dieu, qu’on ne saurait en mettre l’acquisition à un prix trop élevé ».
R. Sayer, bénédictin et moraliste anglais, cité par P. Defaye, Op. cit., p. 24
Comment devenait-on castrat ?
Malgré l’enthousiasme ecclésiastique pour les castrats, l’auto-mutilation restait, officiellement, prohibée. L’émasculation de l’enfant était donc souvent justifiée par des raisons médicales nébuleuses (épilepsie, morsure d’animal, coup de pied mal placé…).
L’opération était pratiquée par un médecin, un barbier ou même directement par les parents. Les garçons, âgés de 7 à 12 ans, avaient les testicules broyées ou sectionnées. Le taux de mortalité oscillait entre 10 et 80%.
La majorité des futurs castrats étaient issus des classes populaires. En effet, si l’enfant survivait à l’opération, son éducation était alors entièrement prise en charge par l’Eglise. Les plus talentueux pouvaient s’élever socialement et exercer au sein de prestigieuses chapelles, tandis que les moins musicalement dotés avaient toujours la possibilité d’entrer dans les ordres. Pour les familles pauvres, la castration garantissaient donc l’avenir de leurs enfants et il était courant que plusieurs membres d’une même fratrie la subissent.
Au milieu du XVIIe siècle, à l’apogée de la « castra mania », entre 2 000 et 5 000 garçons étaient ainsi émasculés chaque année.
Si cette opération avait pour but de conserver leur timbre clair, elle avait également d’autres conséquences sur leur organisme. En plus d’être stériles, les castrats étaient plus grands que la moyenne, avec une musculature peu développée, des os fins et fragiles et une tendance à l’embonpoint. Ils étaient moqués par leurs contemporains et faisait l’objet de caricature peu flatteuse (voir ci-dessous). Leur physionomie particulière et l’absence d’attribut masculin dérangeaient.
Leur larynx, qui était la cause de temps d’émoi, était petit, haut et souple. Associé à une cage thoracique volumineuse, cette combinaison physionomique leur octroyait un chant puissant et une tessiture pouvant aller jusqu’à 3 octaves. Leur voix était littéralement unique. Elle fut décrite à l’époque comme étant « ni celle d’un enfant, ni celle d’une femme, ni celle d’un homme ». Les castrats constituaient presque un 3e sexe.
Il ne nous est parvenu ni témoignage ni analyse de leur psychologie. Le traumatisme de leur mutilation, ainsi que le dérèglement hormonal qui en résultait, devait probablement affecter leur humeur et leur mental.
Une éducation musicale remarquable
Souvent réduit dans l’imaginaire collectif à un simple chanteur découillé, le castrat était en réalité un véritable virtuose. Doté d’une connaissance approfondie de la musicologie et d’une maitrise totale de leur voix, ils surpassaient artistiquement leurs confrères « entiers ».
En effet, la castration seule ne garantissait pas de devenir castrat. Elle était juste une porte d’entrée. Eduqués dès le plus jeune âge au sein de conservatoires, l’apprentissage musical des garçons coupés était long et laborieux. Leurs capacités n’étant pas bridées par la puberté, leur instruction vocale et musicale étaient plus poussées que pour les autres élèves non opérés.

Une fois diplômés, les élèves étaient recrutés en tant que soprano ou contralto dans les chapelles. Les chorales ecclésiastiques les plus prestigieuses (celles de la Basilique de Rome et de Saint-Maur à Venise) employaient une dizaine de castrats.
Les chanteurs d’un moindre talent se retrouvaient dans des chapelles de second ordre, ou entraient dans les ordres. Du fait de leur émasculation, leur réintégration dans la société était impossible.
Certains castrats pouvaient également donner des performances dans des salons privés, auprès de princes italiens ou de riches bourgeois. Ces premiers chanteurs « privatisés » vont continuer à s’émanciper au cours du XVIIe siècle. La popularisation de l’opéra, en 1637, va contribuer à libérer les castrats du joug de l’Eglise et à exporter leur talent à l’international.

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