Focus sur la palme d’or 2026 : Fjord de Christian Mungiu

Fjord est un drame judiciaire réalisé par le cinéaste roumain Christian Mungiu. Sorti en août 2026, il obtient la palme d’or au festival de Cannes.

Le film suit la famille Gheorghiu, d’origine roumano-norvégienne, venant s’installer dans un village côtier de Norvège. Les parents, Mihai et Lisbet, profondément évangéliques, ont un mode de vie très traditionnel et strict qui déteint avec le voisinage. L’intrigue bascule lorsque les autorités scolaires découvrent des ecchymoses sur le corps de la fille aînée. Une enquête pour châtiment corporel est ouverte et les enfants sont placés sous protection des services sociaux. S’engage alors une bataille judiciaire qui met au prisme traditions religieuses, différences culturelles et valeurs progressistes.

Violence et contrôle

Le sujet central du film est la question des violences physiques : les parents ont-ils oui ou non frappé leurs enfants ?  S’ils nient être à l’origine des bleus de leur fille, les parents apparaissent très contrôlants et appliquent fréquemment des punitions dans leurs pratiques éducatives. Le père reconnaît notamment avoir donné des fessées à ses enfants. La frontière entre autorité et maltraitance devient alors un enjeu central.

Sebastian Stan et Renate Reinsve dans le film Fjord, de Cristian Mungiu (2026). Extrait photo, Le Pacte.

Mais Fjord déplace rapidement la focale. Si les pratiques éducatives des parents peuvent légitimement être remises en question, le film nous invite également à examiner le rôle des institutions : l’école, les services sociaux et la justice. On comprend que la méfiance liée aux origines culturelles et à la pratique religieuse de la famille Gheorghiu influence la manière dont elle est traitée.

Par exemple, la barrière linguistique n’est pas prise en compte lorsque les enfants témoignent, alors même que ça les limite dans leur capacité d’exprimer leur point de vue clairement. Dès lors, la question n’est plus uniquement de savoir si les parents ont commis des erreurs, mais également de déterminer si les institutions sont capables d’évaluer la situation avec suffisamment de recul et d’impartialité au vu des différences socio-culturelles.

En opposition aux Gheorghiu, on retrouve les Halberg, la famille voisine. Si des liens d’amitié se tissent entre les mères et les enfants, les familles diffèrent grandement. À première vue, les Halberg semblent parfaitement intégrés à la société norvégienne : le père, Mats, est directeur d’école, une position qui lui confère une certaine légitimité sociale et institutionnelle. Pourtant, derrière cette stabilité apparente, leur fille Noora semble avoir un profond mal-être : elle se mutile et cherche à tout prix à fuir le carcan familial. Alors même que la famille Gheorghiu inspire la méfiance dans ses pratiques éducatives, nul ne semble se soucier du mal être de Noora ni mettre en cause ses parents.

L’affaire bodnariu : les faits derrière la fiction 

Pour réaliser son film, Christian Mungiu s’inspire d’une affaire réelle qui a eu lieu en Norvège en 2015 : le placement des 5 enfants de la famille Bodnariu par le Barnevernet, le service de protection de l’enfance norvégien.

Quelques médias s’emparent de l’affaire, comme Lepetitjournal.com en janvier 2016 (capture d’écran).

Marius et Ruth Bodnariu forment alors un couple roumano-norvégien de confession évangélique. Leur enfants sont placés dans le cadre de soupçons sur les méthodes éducatives, ce qui déclenche une bataille juridique et médiatique qui dépasse les frontières du pays. Des campagnes de soutien à la famille sont organisés et en avril 2016, une journée internationale de mobilisation donne lieu à des rassemblements dans 59 villes de 19 pays.

Cette mobilisation contribue à politiser le conflit : le placement des enfants n’est plus seulement présenté comme une mesure administrative, mais comme une question touchant à la souveraineté nationale, aux droits fondamentaux et à la conception de la famille.

Après 7 mois de placement, les enfants sont restitués à leur parents. La famille a saisi la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour contester l’intervention, requête qui a été rejetée pour raison procédurale sans statuer sur le sujet.

Un film conservateur ? 

À sa réception en salle, Fjord a été salué par les milieux conservateurs qui y voit une persécution des valeurs chrétiennes et traditionnelles par une société progressiste. Le film ne fait pas disparaître les ambiguïtés entourant les méthodes éducatives des parents, mais il invite à s’interroger sur la manière dont les institutions interprètent et sanctionnent des pratiques qui s’écartent des normes dominantes. Le spectateur partage ainsi le sentiment d’impuissance face à une administration qui dispose d’un pouvoir considérable sur la vie familiale.

De l’autre côté de l’échiquier politique, une partie des milieux progressistes rejette le film, le percevant réactionnaire et complaisant avec les discours conservateurs. En tant que spectateur, on est très peu habitué à voir les institutions progressistes norvégiennes, souvent dépeintes comme idéales, sous l’angle d’un contrôle abusif.

« Selon moi, la force de Fjord réside précisément dans cette tension : souhaiter un état progressiste et garder un esprit critique sur les biais de ces institutions et notamment la xénophobie et les préjugés moraux qui influence la justice. »

Maeva, rédactrice Exprime
Extrait photo du film Fjord, de Cristian Mungiu (2026), Le Pacte.

Le film montre que, même dans une société qui se veut moderne, et soucieuse des droits humains, les décisions institutionnelles ne sont pas nécessairement exemptes de préjugés ou de rapports de pouvoir. La situation de la famille Gheorghiu illustre ainsi les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les personnes issues de l’immigration lorsqu’elles ne correspondent pas pleinement aux normes sociales du pays dans lequel elles vivent.

Image de couverture : film Fjord, de Cristian Mungiu (2026), Le Pacte.


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