Des mots en Nord – #1 Lucien Suel

Né en 1948, Lucien Suel est poète, auteur, dessinateur et traducteur. Dans le Pas-de-Calais, terre d’attache autant que terreau fertile, il est aussi jardinier.

Comment ai-je croisé ses mots ? En suivant un lapin, pas vraiment blanc, mais tout à fait géant des Flandres. Et le hasard fait qu’il est l’oncle d’un ami : tout petit monde, etc. J’ai plongé dans son terrier et je m’y trouve tout à fait bien !

Des réponses écrites de Lucien Suel à mes questions timides, je (lui) tire le portrait !

Crédits : Josiane Suel

la poésie face à l’omniprésence technologique

Lautréamont, Nerval, La Fontaine, Rimbaud ou encore Baudelaire : Lucien Suel connaît ses lettres et reconnaît ses maîtres. Solidement juché sur les épaules de ces géants, l’artiste invente depuis cinq décennies des formes littéraires originales et écrit aussi en picard. Il a créé des revues, une maison d’édition et pratique le mail art. Non, pas le nail art, même si ça se pratique aussi du bout des doigts.

Curieux de tout, il s’est emparé des outils que la modernité ne cesse de nous mettre entre les mains.

« L’ordinateur, le photocopieur, internet, les blogs et ce qui a suivi. Je ne me prive de rien. Mais ces objets et ces nouvelles formes ne remplacent pas ce qui existait. Ce sont des ajouts dont je sais que je pourrais me passer (dans l’hypothèse de la grande panne électrique et planétaire). Je n’ai besoin que d’un crayon et d’un cahier pour écrire un sonnet, d’une paire de ciseaux et d’un tube de colle pour le cut-up. J’exerce ma liberté en écrivant. Je me tiens à l’écart de la « communication » qui colonise la parole vraie. »

Lucien Suel

L’artiste, finalement, serait le dernier rempart face aux réseaux sociaux et aux intelligences artificielles ? Plutôt le guide qui nous apprend à y répondre, un mot à la fois.

« Le poète ordinaire est celui qui tente de mettre un peu d’ordre dans le chaos moderne. »

Le bleu de l’eau et du ciel, le noir du deuil, de l’encre et des cheminées

En 2024, les éditions lilloises La Contre Allée ont republié deux livres de Lucien Suel : Rivière (première publication en 2022 aux éditions Cours toujours) et D’azur et d’acier (première publication en 2010 dans la collection La Sentinelle).

Page de D'azur et d'acier
Extrait photo de D’azur et d’acier, Lucien Suel

D’un côté, Jean-Baptiste Rivière, veuf, cultive son jardin et entretient des échanges artistico-acrobatiques avec un internaute.

De l’autre, l’auteur décrit Fives, brique par brique, quartier dans lequel il a été accueilli en résidence en 2009 et où il a rencontré habitant·es et associations populaires.

« Mes lectures performées chez les gens du quartier en compagnie de l’accordéoniste Laure Chailloux ont été des moments forts. Il me reste les images filmées par le documentariste Jean-Philippe Jacquemin. »

Extrait d'une page de Rivière
Extrait photo de Rivière, Lucien Suel

Dans les deux textes, il est question de changement lent et de renoncement apaisé : la germination d’une graine ou la reconversion d’une zone industrielle sont des transformations miraculeuses qui laissent des traces.

Couverture du Livre des poèmes express.

Fond noir et une page caviardée au feutre noir qui révèle un nouveau texte.
Couverture, Le livre des poèmes express, Lucien Suel, Édition Dernier Télégramme

Le livre des poèmes express, publié en 2023, ce sont près de 500 textes composés par l’auteur depuis 1987.

Composés ? Recomposés, décomposés ou surcomposés, comme vous le sentez : d’un feutre noir qui révèle plus qu’il ne caviarde, Lucien Suel fait jaillir des mots déjà écrits pour mieux les faire s’entendre et s’accorder.

J’entends les mots, le clavier et la binette…

Notre poète sait cultiver son jardin : ni vraiment Candide et surtout pas Pangloss, il trouve refuge dans son potager et ses platebandes.

« Le jardin est un des rares endroits où l’on répète les gestes de la première humanité, un lieu d’autonomie et de paix face à la prolifération de la marchandise et du spectacle. Depuis peu de temps, je suis davantage jardinier que poète. »

Après ses dernières publications, refusant de se répéter et de produire pour produire, Lucien Suel consacre ses journées au jardinage, à la lecture et à ses archives d’auteur qui, dit-il, occupent une pièce entière de sa maison. Je le crois sur parole : cinquante ans de création, de publication, de correspondance, de traduction et d’édition, ça fait masse !

Le papier n’étant plus l’alpha et l’oméga de la littérature, la Bibliothèque Nationale archive actuellement les articles de son blog, SILO. La mémoire du poète-auteur se fait numérique, accessible en un clic à qui fait l’effort de l’interroger.

Un clic, un scroll, un swap… À la fin de mes questions, Lucien Suel m’adresse une jolie phrase de rebelle, presque un mot de sale gosse – les gosses que je préfère !

« Au fait, je n’ai toujours pas de smartphone. »

3 livres de Lucien Suel, publiés aux éditions de La Contre Allée.

D'azur et d'acier, couverture bleu ciel.

Le lapin mystique, couverture violette.

Rivière, couverture verte
Photo : Magali Conéjéro

La vie au-delà de l’écriture

S’il n’écrit plus, le poète est loin d’avoir dit son dernier mot. Voilà l’agenda des événements où tu pourras le retrouver en 2026.

  • 28 mars, Cité des électriciens de Bruay-La-Buissière : lecture-performance dans le cadre de l’exposition Foyers artistiques.
  • 2 avril, Beuvry : carte blanche, invité par La Maison de la Poésie Hauts-de-France.
  • 16 avril, Tréguier : rencontre-lecture autour de ses livres pour la 14e édition de « Thé, café, poésie ».
  • 14 novembre, Cité des électriciens de Bruay-La-Buissière : lecture-performance du Mastaba d’Augustin Lesage et Fleury-Joseph Crépin, Chti-qui-peinture.

EXPRIME, ça lui fait penser à quoi ?

Là, je m’efface derrière une réponse dont je refuse de retrancher le moindre mot.

« À priori, ce mot me fait penser à mon petit déjeuner. Chaque matin, je commence par verser quelques gouttes de jus de citron dans un grand verre d’eau du robinet. C’est ma façon de recharger mes batteries pour la journée qui s’annonce. Exprimer avant de m’exprimer. Le presse-citron avant le crayon. Simple métaphore. Exprimer, imprimer. »

Il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte…

Je suis loin d’avoir lu toute l’œuvre de Lucien Suel : il me reste notamment La patience de Mauricette et les Poèmes Express. Je me les garde pour les moments où tout m’ennuie parce que je sais y trouver une échappée belle. L’œuvre de ce poète jardinier s’illustre dans mon imaginaire avec un fouillis de briques et de plantes joliment indisciplinées.

Et toi, as-tu lu des textes de Lucien Suel ?


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