Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, la popularité croissante de l’opéra fera la gloire et la richesse des castrats. Leurs prouesses vocales vont faire le tour de l’Europe et inspirer les plus grands compositeurs. Cet âge d’or prendra fin suite à l’abandon du bel canto et à la propagation des thèses des Lumières.
naissance de l’opera et avenement des castrats
L’opéra a vu le jour à Florence, au début du XVIIe siècle. Très vite, l’emballement pour cet art se répand dans toute l’Italie. Son épicentre va se fixer à Venise. C’est dans cette ville qu’a lieu, en 1637, la première représentation publique. L’opéra, qui était jusqu’à présent réservé au cercle très fermé de la noblesse, devient accessible à tous.
Si les femmes étaient tolérées sur scène (sauf dans les états pontificaux), la majorité des rôles féminins furent néanmoins attribués à des castrats. Ainsi, en 1637, lors de cette première représentation d’Andromeda, seul le rôle titre d’Andromède fut joué par une femme (Maddalena Manelli, l’épouse du compositeur). Le reste de la troupe comprenait 3 chanteurs « entiers » et… 5 castrats.

Le premier castrat super-star fut Loreto Vittori. Choriste au sein de la chapelle pontificale, il commencera à intégrer des opéras au début du XVIIe. Il se produira dans toute l’Italie et atteindra l’apothéose de sa carrière en 1642, avec son interprétation d’Angelica dans Il Palazzo incantato di Atlante. Il finira par entrer dans les ordres, après avoir amassé une fortune considérable.
Les chanteurs qui lui succéderont vont progressivement s’émanciper de l’Eglise. Certains connaitront des carrières internationales et se produiront au cœur des plus grandes cours d’Europe.
Exemple de Castrats célèbres
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les voix angéliques des castrats vont retentir partout en Europe. Leur timbre cristallin va émouvoir des salles entières et inspirer les compositeurs. Ceux-ci entretiennent des liens étroits avec leurs vedettes et leur écrivent souvent des rôles sur mesure. Le rôle principal, masculin ou féminin, revenait couramment à un castrat.
La concurrence restait cependant rude et seulement les chanteurs les plus émérites faisaient carrière à l’international. On compte parmi eux Siface, Matteuccio, Nicolino, Caffarelli,… Ils sont reçus dans les cours européennes où, en plus de leur verser des cachets faramineux, les rois et empereurs les couvrent de présents. Ils attirent également l’attention des femmes qui se pressent autour de ces hommes naturellement « contraceptés ».


Cette popularité exacerbée va transformer certains castrats en véritable prima donna. Capricieux et narcissiques, leur talent est cependant tel que leur insolence n’est que rarement réprimée. Ainsi, Caffarelli se serait offusqué du présent du roi Louis XV, une boite en or d’une valeur d’environ 34 000€ actuel :
« Louis XV lui fit remettre une boîte d’or superbe :
– Quoi, dit le virtuose, le roi de France m’envoie cette boîte ? En voilà trente dont la moindre vaut mieux que celle-là : si du moins elle était ornée du portrait de Sa Majesté.
– Monsieur, le roi de France ne donne son portrait qu’aux ambassadeurs, répondit l’émissaire.
– Qu’aux ambassadeurs ? eh bien ! le roi n’a qu’à les faire chanter.«
extrait de l’échange entre Caffarelli et l’émissaire de Louis XV
Cette montée en puissance des castrats contribua naturellement à un accroissement de leur « production ». Si devenir castrat était, initialement, un moyen de sortir de la misère, ses adeptes peuvent désormais prétendre à la gloire et à la fortune.
Aussi, si Caffarelli était le fils d’un paysan miséreux et Matteuccio d’une veuve démunie, le castrat le plus célèbre de l’Histoire provient de la petite noblesse napolitaine : Carlo Broschi, plus connu sous le nom de Farinelli.
Né en 1705 dans une famille de musicien, Carlo se distingue très tôt par ses prouesses vocales. Il joua son premier rôle à l’opéra à 15 ans. Pendant 17 ans, il se produit partout en Europe. En 1737, il s’installe à la cour du roi Philippe V d’Espagne, profondément dépressif. Jusqu’au décès du monarque (1746), Farinelli va soigner sa mélancolie par la musique et le chant. Le maestro restera ensuite en Espagne où il deviendra directeur artistique des opéras royaux.
Mais alors que la période baroque touche à sa fin, l’avènement de la période classique et la reconquête féminine des planches va lentement conduire à l’extinction de la caste des castrats.
le crépuscule des castrats
Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, on observe le déclin progressif de la « castrat mania ».
Cette étiolement est amorcé par la réforme de l’opéra menée par Gluck. Les codes strictes et guindés de l’opéra sont abandonnés au profit d’une plus grande simplicité. Les compositeurs classiques procèdent également à une réécriture des rôles, réattribuant les personnages féminins aux femmes et atténuant, petit à petit, l’influence des castrats.
Les préceptes des Lumières vont également être défavorables aux castrats, la mutilation étant contraire aux droits de l’Homme. De même, lorsque Napoléon débarquera en Italie en 1796, il sera profondément ému par les voix des castrats mais écœuré par les procédés de leur « fabrication ».
Cette répulsion du général et des intellectuels français n’est guère surprenante. Les castrats n’ont en effet jamais réussi à s’implanter en France. Ils y étaient régulièrement conspués et ridiculisés pour leur absence « d’attributs ». Sous l’occupation française, les conservatoires napolitains n’auront ainsi plus l’autorisation d’accueillir les élèves « coupés » et les castrats perdront le droit de monter sur scène dans certaines régions d’Italie. Napoléon interdira la castration, sous peine de mort, et étendra par la suite cette prohibition dans tous les pays qu’il occupera. Elle sera également retranscrite dans le code civil de 1804.
L’Eglise va également revoir sa position. Après avoir autorisé les femmes à chanter dans les églises (1769), puis sur scène dans les états pontificaux (1798), la papauté va officiellement condamner la mutilation. Les castrats, qui servaient initialement de palliatif à des directives religieuses misogynes, vont donc progressivement disparaitre des chapelles.
Le dernier castrat à quitter la chapelle pontifical fut Alessandro Moreschi, en 1913. Un enregistrement de sa voix, datant de 1904, est l’unique témoignage sonore de l’existence de ces virtuoses prodigieux, androgynes malgré eux, qui enchantèrent l’Europe entière et marquèrent l’Histoire de l’art et de la musique.
Pour en apprendre davantage sur l’Histoire des castrats et entendre la voix de Moreschi, nous vous conseillons :
- Le podcast d’Anne-Charlotte Rémond : Les castrats, voix des anges (France musique)
- La petite (et perturbante histoire des castrats)
- Farinelli (film de 1994)
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