The Bear : cuisiner pour réapprendre à vivre

The Bear (2022) débute dans les cuisines d’une modeste sandwicherie à Chicago, fraîchement reprise par Carmen Berzatto, surnommé Carmy. L’endroit est un gouffre financier, loin de la haute gastronomie qu’il affectionne, mais c’est tout ce qu’il lui reste de son frère aîné, Michael. En plus de la montagne de dettes à gérer, Carmy doit faire face à une équipe haute en couleur. Richie, le meilleur ami de Michael, qui refuse tout changement. Sidney, dont l’ambition n’a d’égale que l’impatience. Ou encore sa grande sœur, Nat, qui ne supporte pas son silence sur le suicide de Michael. Chaotique et audacieuse, la série de Christopher Storer met en scène l’épopée de cette brigade dysfonctionnelle, et son évolution du fast-food vers le restaurant gastronomique. Une plongée suffocante dans le monde impitoyable de l’industrie culinaire, qui cache cependant un message d’espoir.

Les zones d’ombres de l’industrie culinaire

The Bear impose un rythme effréné à son audience, submergée dans l’atmosphère bouillonnante d’une cuisine à l’heure de rush. Les plans s’enchaînent à une vitesse folle. Des mains qui émincent des légumes, des allers et venues, des casseroles qui débordent, le tout sur fond des cris de la brigade qui se superposent à une bande son punk-rock. Un montage frénétique qui reflète à merveille le chaos et l’intensité du restaurant.

L’anxiété atteint son apogée lors de l’épisode 8 de la saison 1, filmé en plan séquence. On en ressort épuisé, à l’instar d’un Carmy à bout de souffle, pour qui faire tourner ce restaurant est une question de vie ou de mort. On touche ici au cœur même de The Bear : la passion de la cuisine est dévorante, presque nocive. Les personnages aiment autant ce restaurant qu’ils le détestent, et les spectateurs avec eux.

« You have this minute where you’re watching the fire and you’re thinking : if I don’t do anything, this place will burn down, and all my anxiety will go away with it. »

Réplique de Carmy dans The Bear, de Christopher Storer
L’incendie de la cuisine. Extrait de The Bear, de Christopher Storer

Christopher Storer dresse le portrait d’une industrie culinaire débordante de créativité, mais aussi de cruauté. Il dépeint les difficultés économiques, les horaires inhumains et l’exigence qui frôle parfois l’obsession. Le haut niveau est sans pitié, quitte à broyer de jeunes talents, comme en témoignent des flashbacks de l’expérience de Carmy dans un restaurant étoilé de New York. Ses traumas sont représentés à travers des visions cauchemardesques, et des échos de voix qui le hantent : You should be dead, murmure sans fin la voix de son ancien patron. Glaçant.

une série à fleur de peau

Au fil des épisodes, la narration qui s’installe se révèle être davantage un cheminement dans les étapes du deuil et de la guérison. La sandwicherie désordonnée du début est chargée de la colère des personnages et hantée par le souvenir de Michael. La saison 1, qui s’ouvre quelques mois après son suicide, est habitée par le fantôme de ce frère absent, que Carmy cherche à comprendre, à faire revivre. S’il trouve un moyen d’honorer sa mémoire en reprenant le restaurant, la série ne cède pas à la facilité de proposer une résolution miracle à cet arc narratif. Le deuil reste omniprésent, véritable plaie ouverte.

« And the routine of the kitchen was so consistent and exacting and busy and hard and alive, and I lost track of time and he died. »

Réplique de Carmen dans The Bear, de Christopher Storer

The Bear propose un commentaire sur la santé mentale et les traumatismes familiaux. Jeremy Allen White interprète avec justesse les tics nerveux de ce chef névrosé, de son regard épuisé à ses crises d’angoisse. Le visionnage de cette série est une expérience émotionnelle éprouvante. Toute la réalisation est mise au service des conflits intérieurs des personnages. Les couleurs reflètent leur état émotionnel : le blanc clinique et angoissant du restaurant de New York, ou le bleu glacial de la chambre froide, symbole de la dépression de Carmy.

Mais l’apogée intervient lors de l’épisode 6 de la seconde saison, qui nous plonge dans une soirée de Noël à l’ambiance étouffante. La dépiction des dynamiques familiales dysfonctionnelles est si poignante que l’on se prend à retenir son souffle jusqu’au bout. Cet épisode permet d’aborder la question majeure de cette série : comment briser ce cycle toxique de la violence ? Est-ce seulement possible ?

Jamie Lee Curtis, brillante dans le rôle de mère psychotique et abusive. Extrait de The Bear, de Christopher Storer

« let it rip » : ou comment réapprendre à aimer la vie

Plus qu’une série sur la cuisine, The Bear parle de l’amour : de l’art, de la cuisine, des autres. Chaque membre de la brigade, en cherchant sa place en cuisine, trouve ce qui l’anime dans la vie. L’inspiration et le désir de créer, sont au centre de la seconde saison. Sidney déambule dans les rues de Chicago pour y goûter les spécialités locales, y voit les formes, les couleurs et les textures prendre vie comme une peinture moderne. Marcus, apprenti pâtissier, se forme auprès d’un chef à Copenhague, où il apprend l’importance du vécu dans la cuisine. Richie, jusqu’alors perdu, trouve sa place en tant que serveur. Leurs destins sont différents, mais se rejoignent dans la même passion de l’art. Créer nécessite de s’ouvrir au monde, d’en faire partie, de le connaître. De l’aimer, en somme.

Mais l’amour, c’est aussi celui qu’on donne aux autres. Car au milieu du chaos de The Bear se trouve une tendresse qui transcende même les pires conflits. Entre deux services, on assiste à des rares moments où souffler. Des pauses cigarette, des repas partagés avec la brigade, des discussions à cœur ouvert. Le tout capturé dans des dialogues d’un naturel désarmant. Les relations humaines, aussi compliquées qu’elles soient, sont le cœur même de la série.

Les membres de la brigade partageant un repas avant le service. Extrait de The Bear, de Christopher Storer

Malgré ses thématiques sombres et son humour parfois grinçant, The Bear reste rempli d’espoir. On s’éprend de ses personnages faillibles, complexes et résolument humains, qui essayent, échouent et se relèvent quand même. La première saison s’achève sur un ultime sourire entre les deux frères. La lumière irradie tout le plan, en signe d’espoir et de renouveau. Michael est parti, mais son mantra a survécu. Sa voix retentit une dernière fois comme un écho venu de l’au-delà: « Let it rip », intime-t-il, comme pour dire, « laisse tomber le passé, lance toi, allons-y. » Voilà peut-être comment réapprendre à vivre. « Let it rip. »


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