Côtoyer l’intime au musée des arts décoratifs

En ce début d’année, le Musée des Arts Décoratifs (MAD) de Paris abrite trois expositions, en plus de celle, permanente, qui retrace l’histoire des objets usuels et des meubles français depuis le Moyen-Age. L’intime, de la chambre aux réseaux sociaux, est l’une d’entre elles. Pour y entrer, il faut s’engouffrer derrière un gigantesque verrou posé au milieu des moulures et des parquets.

Montrer les intériorités

Trois espaces distincts découpent le propos pensé par les commissaires d’exposition. Dans une volonté de transparence, on nous montre, dès l’entrée, la bibliographie sur laquelle repose la réflexion. De quoi piocher pour approfondir le sujet, développé d’une manière thématique au fil de salles en enfilade garnies d’objets usuels ou de chefs d’œuvres.

La bibliographie s’expose.

Pour appuyer le caractère intimiste donné par les objets, les premières salles de l’exposition sont étriquées et sinuent, rendant parfois la visite suffocante et inconfortable. L’espace s’agrandit dans un hall central où les assises et couchages de designers sont à l’honneur. Un dernier couloir thématique nous amène vers la fin de l’exposition, avec une bifurcation (bienvenue pour les familles !) vers des pièces où la sensualité est explorée.

Les portes d’entrée pour traiter de l’intime sont multiples. La chambre, le lit, la toilette, la beauté, les sexualités, les couchages, les réseaux sociaux ou les caméras de surveillance sont autant de sujets qui le questionnent et le testent.

Lit de fer de 1900, musée d’Orsay.
Lit-clos de 1667, musée de Quimper.

« rentrer dans le lit

à plusieurs, comme avant

dans le même pour la chaleur

tonitruant bébé qui pleure

le lit armoire où on s’enferme

dans la Bretagne pétrie de vents

le lit aux barres de fer

inconfortable et dur

ou celui de Vuillard où s’enfonce

la tête sur le réceptacle oreiller

mou pour nos rêves

et nos siestes longues

il y en a des superposés

sœur au-dessus, corps qui remue

et celui où on se forge

une personnalité

lectures, musiques, miettes

entrer dans le canapé modulable

l’œuf, le matelas dont les vagues

emportent loin« 

Nous sommes surpris de découvrir que la notion même de chambre individuelle n’est pas si ancienne ! Un peu voyeur, le visiteur peut ainsi envisager une femme à sa toilette, un couple en plein plaisir, des personnes précaires souffrant de leur manque d’intimité dans des espaces étroits… Le thème nous permet de nous immiscer dans les recoins cachés de certains quotidiens, pour en révéler les beautés et les travers, comme lorsqu’on menace notre droit à ne pas se montrer.

De tableaux en écrins

L’exposition réussit à remettre notre vision des choses en perspective, grâce à des rappels historiques permis par les œuvres d’art et des objets aux matérialités variées. On oscille entre les tableaux de maîtres et les objets usuels que l’on peut se plaire à reconnaître au détour d’une accumulation de rouges à lèvres ou de parfums. On voit les gestes simples du quotidien, les solitudes, les pièces triviales de la maison répercutés dans des scènes de genre.

Frantisek Kupka, Le Rouge à lèvres, 1908, Centre Pompidou.

« son visage prend un aspect irréel, artificiel

lumières néons

elle se penche sur son reflet

le touche presque

rouges les lèvres rouges

la femme fardée

intérieure, prête à sortir

toute d’apparences vêtue

la femme comme un tableau avec tant de retouches

touches colorées

prête à sentir

le flacon, la ligne des yeux : géométriques

1908 : lumières électriques

elle va sortir

son corps l’y prépare

tendu vers la fenêtre-miroir »

Mobilier et tableaux se mêlent. Au second plan, Femme assise sur le bord d’une baignoire et s’épongeant le cou d’Edgar Degas.

Dans un musée faisant la part belle aux arts décoratifs, il paraît naturel que les baignoires et les lits soient exposés au même rang que des huiles sur toile et des meubles de designers. Ces reflets entre arts plastiques et arts décoratifs permettent la lecture complète d’un sujet à la fois concret et philosophique, lié à l’image de soi et à la vie matérielle.

Accumulations et sublimations

De véritables essais scénographiques ponctuent le parcours du visiteur. Loin d’être des tours de passe-passe sans intérêt, ces manières de montrer invitent à des réflexions de fond.

Les rituels de beauté se déroulent souvent dans les pièces où, face au miroir, on se révèle à soi-même, on se façonne une image pour le monde. Si, aujourd’hui, les routines se complexifient avec les masques à LED et autres produits vendus par les influenceurs, la touche finale demeure le parfum. Un dispositif nous permet de sentir certaines des senteurs qui ont marqué des générations de peaux.

Une accumulation de flacons de parfums.
Ce dispositif sensoriel nous invite à humer les fragrances exposées.

Une pièce complète est consacrée aux réseaux sociaux et à la manière dont leurs usagers rendent visible ce qui autrefois était caché, grâce à des vidéos tournées dans des chambres, des salles de bains ou des dressings. Plusieurs téléphones accrochés à un mur font dérouler des pages Instagram nous faisant miroiter des vies aseptisées et chorégraphiées. N’oublions pas que la vanité est à la fois un trait de caractère et un objet nous renvoyant notre reflet… Dernièrement, davantage de transparence a été imposée à ce métier gagnant en popularité.

La dernière salle de l’exposition est une plongée d’autant plus vertigineuse dans des alter ego qu’elle présente des fragments de journaux intimes. Ces archives personnelles sont des jets de pensées, des fulgurances, des jeux d’écriture, des témoignages dans lesquels le visiteur plonge avidement. Ces textes écrits pour soi-même ne sont pas non plus exempts de mises en scène de soi ou de jeux avec la réalité… La lisière entre intérieur et extérieur, subjectivité et objectivité, est mince. Et cela, l’exposition du MAD le laisse transparaître avec brio.

Des fragments de journaux numérisés nous plongent dans l’intimité de leurs auteurs.

L’exposition L’intime, de la chambre aux réseaux sociaux se tient jusqu’au 30 mars 2025 au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Commissariat d’exposition : Christine Macel, Fulvio Irace / Scénographie : Italo Rota

Les photos et les citations sont de la rédactrice, Daria.


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