En ce début d’année, le Musée des Arts Décoratifs (MAD) de Paris abrite trois expositions, en plus de celle, permanente, qui retrace l’histoire des objets usuels et des meubles français depuis le Moyen-Age. L’intime, de la chambre aux réseaux sociaux, est l’une d’entre elles. Pour y entrer, il faut s’engouffrer derrière un gigantesque verrou posé au milieu des moulures et des parquets.
Montrer les intériorités
Trois espaces distincts découpent le propos pensé par les commissaires d’exposition. Dans une volonté de transparence, on nous montre, dès l’entrée, la bibliographie sur laquelle repose la réflexion. De quoi piocher pour approfondir le sujet, développé d’une manière thématique au fil de salles en enfilade garnies d’objets usuels ou de chefs d’œuvres.

Pour appuyer le caractère intimiste donné par les objets, les premières salles de l’exposition sont étriquées et sinuent, rendant parfois la visite suffocante et inconfortable. L’espace s’agrandit dans un hall central où les assises et couchages de designers sont à l’honneur. Un dernier couloir thématique nous amène vers la fin de l’exposition, avec une bifurcation (bienvenue pour les familles !) vers des pièces où la sensualité est explorée.
Les portes d’entrée pour traiter de l’intime sont multiples. La chambre, le lit, la toilette, la beauté, les sexualités, les couchages, les réseaux sociaux ou les caméras de surveillance sont autant de sujets qui le questionnent et le testent.


« rentrer dans le lit
à plusieurs, comme avant
dans le même pour la chaleur
tonitruant bébé qui pleure
le lit armoire où on s’enferme
dans la Bretagne pétrie de vents
le lit aux barres de fer
inconfortable et dur
ou celui de Vuillard où s’enfonce
la tête sur le réceptacle oreiller
mou pour nos rêves
et nos siestes longues
il y en a des superposés
sœur au-dessus, corps qui remue
et celui où on se forge
une personnalité
lectures, musiques, miettes
entrer dans le canapé modulable
l’œuf, le matelas dont les vagues
emportent loin«
Nous sommes surpris de découvrir que la notion même de chambre individuelle n’est pas si ancienne ! Un peu voyeur, le visiteur peut ainsi envisager une femme à sa toilette, un couple en plein plaisir, des personnes précaires souffrant de leur manque d’intimité dans des espaces étroits… Le thème nous permet de nous immiscer dans les recoins cachés de certains quotidiens, pour en révéler les beautés et les travers, comme lorsqu’on menace notre droit à ne pas se montrer.
De tableaux en écrins
L’exposition réussit à remettre notre vision des choses en perspective, grâce à des rappels historiques permis par les œuvres d’art et des objets aux matérialités variées. On oscille entre les tableaux de maîtres et les objets usuels que l’on peut se plaire à reconnaître au détour d’une accumulation de rouges à lèvres ou de parfums. On voit les gestes simples du quotidien, les solitudes, les pièces triviales de la maison répercutés dans des scènes de genre.

« son visage prend un aspect irréel, artificiel
lumières néons
elle se penche sur son reflet
le touche presque
rouges les lèvres rouges
la femme fardée
intérieure, prête à sortir
toute d’apparences vêtue
la femme comme un tableau avec tant de retouches
touches colorées
prête à sentir
le flacon, la ligne des yeux : géométriques
1908 : lumières électriques
elle va sortir
son corps l’y prépare
tendu vers la fenêtre-miroir »

Dans un musée faisant la part belle aux arts décoratifs, il paraît naturel que les baignoires et les lits soient exposés au même rang que des huiles sur toile et des meubles de designers. Ces reflets entre arts plastiques et arts décoratifs permettent la lecture complète d’un sujet à la fois concret et philosophique, lié à l’image de soi et à la vie matérielle.
Accumulations et sublimations
De véritables essais scénographiques ponctuent le parcours du visiteur. Loin d’être des tours de passe-passe sans intérêt, ces manières de montrer invitent à des réflexions de fond.
Les rituels de beauté se déroulent souvent dans les pièces où, face au miroir, on se révèle à soi-même, on se façonne une image pour le monde. Si, aujourd’hui, les routines se complexifient avec les masques à LED et autres produits vendus par les influenceurs, la touche finale demeure le parfum. Un dispositif nous permet de sentir certaines des senteurs qui ont marqué des générations de peaux.


Une pièce complète est consacrée aux réseaux sociaux et à la manière dont leurs usagers rendent visible ce qui autrefois était caché, grâce à des vidéos tournées dans des chambres, des salles de bains ou des dressings. Plusieurs téléphones accrochés à un mur font dérouler des pages Instagram nous faisant miroiter des vies aseptisées et chorégraphiées. N’oublions pas que la vanité est à la fois un trait de caractère et un objet nous renvoyant notre reflet… Dernièrement, davantage de transparence a été imposée à ce métier gagnant en popularité.
La dernière salle de l’exposition est une plongée d’autant plus vertigineuse dans des alter ego qu’elle présente des fragments de journaux intimes. Ces archives personnelles sont des jets de pensées, des fulgurances, des jeux d’écriture, des témoignages dans lesquels le visiteur plonge avidement. Ces textes écrits pour soi-même ne sont pas non plus exempts de mises en scène de soi ou de jeux avec la réalité… La lisière entre intérieur et extérieur, subjectivité et objectivité, est mince. Et cela, l’exposition du MAD le laisse transparaître avec brio.

L’exposition L’intime, de la chambre aux réseaux sociaux se tient jusqu’au 30 mars 2025 au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Commissariat d’exposition : Christine Macel, Fulvio Irace / Scénographie : Italo Rota
Les photos et les citations sont de la rédactrice, Daria.
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